CASCAMELS.........

Nous ne pouvons rien retirer à nos connaissances, mais nous pouvons toujours y ajouter. La mémoire, lorsqu'elle se réfère aux souvenirs

de l'enfance poursuit notre construction d'homme, lentement, mais toujours, jusqu'au dernier instant.

 


Les cascamels sont ces singles que l'on oublie volontairement lors de la Vendange comme si l'on souhaitait laisser le souvenir de ces grappes lourdes de jus, mûries par le soleil et le travail des hommes. Quelquefois en passant dans les vignes, le promeneur, distraitement en ramasse une et la goûte, alors seulement il se souvient.

Aussi loin que remonte ma mémoire, des mots, des noms, des images, surgissent, souvent mêlés à des interrogations, des doutes, de questions restées sans réponses, peut être à jamais... mais d'autres, trouvent leurs explications, ce sont eux ces cascamels, laissés pendants aux ceps des vignes, que l'on retrouve un jour, comme aiguillon de notre mémoire.

"Semblan dins brescou.", mes parents qui ne parlaient que l'Occitan à la maison, prononçaient souvent cette expression, lorsque arrivés à l'hiver, nous retardions l'instant d'allumer la lumière, la sentence était prononcée "Semblan dins brescou", et la lumière se faisait ! Ce n'est que bien plus tard, en feuilletant un livre illustré que je suis tombé par hasard sur l'explication de cette phrase : au large de la ville d'Agde, se trouve un îlot qui héberge un fort, un fort qui sous l'ancien régime et la III° République, fut un pénitencier. L'explication en voyant la structure de ce fort devenait "lumineuse", il ne devait pas faire bon être prisonnier ou gardien de ce fort, où de simples lucarnes éclairaient les salles, laissant dans une pénombre que l'on peut imaginer les locataires de Brescou !


Situé entre Lézignan et Carcassonne, Moux n'échappait pas au partage d'influence que pouvaient exercer ces deux villes qui hébergeaient les Clubs de Rugby à XIII les plus en vue du moment. Le village était partagé entre pro-Canaris et pro-Meuniers. Là aussi le terme Meunier, dérivant du nom du Stade du moulin à Lézignan restait pour moi un mystère, en fait, la ville de Lézignan était le centre des Minotiers de l'Aude, les Moulins étaient capables de moudre 500 hl de blé par jour, et cela jusque dans les années 30. C'est dire si la culture était diversifiée en ce temps là.

A Moux, dans les années 60, nous avions deux Coiffeurs, Ferval et Marre, ils uniformisaient leurs coupes, résolument aérées, cette coupe était qualifiée de "Coupe à la Choy". Ce n'est que plus tard, en voyant un "Magazine Sportif" d'avant guerre que je reçus la révélation, Choy était un illustre joueur de Rugby qui joua à Carcassonne et à Narbonne, du temps des Sébédio, Galia et Blain, sa coupe de cheveux, sur les photos ne laissait aucun doute, il était le seul joueur à avoir une vrai coupe "au bol", rasé sur les côtés, laissant apparaître sur le sommet du crane une brosse du plus bel effet.

Au début du siècle, il y avait à Moux un instituteur, qui de manière fréquente, rendait visite à ses élèves, généralement avant le "souper", l'on parlait bien sûr des capacités de l'élève, de son travail à l'école, la discussion s'éternisant, la maîtresse de maison offrait "la Carthagène". Les odeurs de la cuisine ne tardaient pas à parvenir jusqu'au salon, les bruits de casseroles se faisaient plus précis, l'instituteur, M. Cazaré, faisait mine de partir, prétextant l'heure tardive et la gène qu'il pouvait occasionner... la maîtresse de maison trouvant là l'occasion de se libérer de l'intrus lâchait invariablement "M. Cazaré, nous vous aurions bien invité, mais nous n'avons que des pommes de terre et du lard !".. , l'instituteur, compatissant rajoutait simplement, "des pommes de terre ! es ço que millou aimi" (c'est ce que j'aime le plus)", vous pouviez mettre de la soupe, des " caulets ", M. Cazaré aimait tout, et se trouvait ainsi invité. une fois de plus.

Après l'instituteur, le curé. Un prêtre originaire de Trausse prêchait à Moux, lors d'une messe, le cers se mit à redoubler de puissance, faisant frissonner les vitraux, dans un silence bien sûr religieux, le curé interrompit son sermon pour asséner cette sentence " ya mai qu'à Traousso qué lé vén buffo".

On ne peut affirmer que nos régions sont imprégnées de religiosité, et même si l'église y est respectée, l'aspect "trufairé" prime sur le sacré. Il y avait à côté de Lagrasse une chapelle qui faisait l'objet de processions et à qui l'on prêtait le pouvoir d'exhausser les v?ux : Notre Damo dal Carla. Une femme qui souhaitait voir son v?u réalisé se plaça devant l'autel et prononça ces paroles "Nostro Damo dal Carla fasets que mangi sans travailla !", De derrière l'autel son homme sortit et lui répondit "per mangea qual trabailla".

Avant la guerre, il y avait à Moux deux sociétés de Musique : "la Sociale" de Raynaud, et les "cols Blancs" la rivalité entre les deux associations n'est pas une légende, elle allait jusqu'à l'affrontement. Le mouvement social dans le Languedoc prit naissance au retour des soldats après la Grande Guerre, la révolte de 1907 fut une revendication de propriétaires lassés de voir leurs revenus baisser.

 

 

En 1907, les habitants de Moux qui défilèrent à Narbonne et Montpellier avaient pour emblème une sardine, symbole de maigreur. Félix Napo -La révolte de 1907.

Les expressions Occitanes se sont bien perdues depuis l'époque où nos parents s'exprimaient uniquement dans cette langue qui était interdite à l'école, sous peine de se voir placé "au piquet". J'ai entendu parler de sabots attachés à la langue, mais je n'en suis pas si sûr. Mais cette expression, je l'ai bien retenue elle venait de ma mère :

Qu'es aco, qu'es aco,
qu'es pétit coumo ùn dédal

Gran coumo ùn oustal,
Dous coumo la miel
Amargant coumo le fiel ?

La réponse était L'oliou, en Occitan, l'arbre et le fruit sont désignés phonétiquement par le même mot.

D'autres expressions faisaient référence à la situation locale, "fier coumo la Marquiso d'Exéa" ou bien " on dio qu'a la borio de Vidal" . Quelqu'un qui était occupé à travailler avec acharnement "on dio que ba founsa l'Aric" ou bien "es affarandat coumo un ase per vendémios". Quelqu'un de têtu se voyait qualifié de "caparut coumo ùn ase négré". Celui qui négligeait de se raser le matin "on dio nostre ségné lé viel". Mais l'espression "coumo uno arno péludo" a du mal à trouver sa situation, quelqu'un de têtu peut être.

Et celle-ci, relative à Saint-Michel de Nahuze, église décimaire juchée sur l'Alaric mais regardant le versant sud, vers Camplong. Ce saint était invoqué pour la pluie, un refrain courrait la campagne : - San Miquel douno nous d'aiguo, baréjado amé dé vi, mai dé vi qué d'aiguo.

Dans notre midi, la convivialité n'est pas un vain mot, comme dans tous les villages, il y a le "cantou" où se réunissaient les habitués, à Moux, c'était devant la poste. Les faits du jour, les derniers matchs de rugby, les histoires de chasse y étaient commentées, analysées.

Vers 13h les uns après les autres, comme attirés par je ne sais quel magnétisme, les protagonistes d'un théâtre perpétuel, arrivaient. Le premier mot était lancé, il faisait le lien avec l'histoire de la veille, volontairement laissée en suspens, et l'on repartait en surenchérissant à qui raconterait la plus grosse, la plus énorme, l'imagination libérée, c'était à qui ajouterait à l'invraisemblable. Mais j'en suis persuadé, tous y croyaient, il fallait voir avec quelle conviction, avec quels détails l'histoire rebondissait, enflait, en laissant perplexe plus d'un !

Imaginez, vous allez travailler votre jardin à l'Azagal, après deux ou trois heures de labeur, vous décidez de casser la croûte, vous vous affalez dans le " peyenc ", le vin est encore frais et le cantal vieux de chez Marguerite à une croûte si épaisse, si parfumée, qu'elle vous fait chavirer, mais un intrus s'interpose entre vous et votre déjeuner, un crapaud, un intrus énorme, vous ne pouvez pas le chasser, il est trop gros, il est énorme : 100 Kg, imaginez, visiblement, celui-ci réclame une part de votre déjeuner, et faisant fi de toute ranc?ur, vous partagez. Vous fraternisez, parce que le lendemain, votre crapaud réclame encore et encore, la fraternisation va jusqu'à le baptiser... Pompon ! Les crapauds ont la vie dure, si vous allez vers l'azagal, j'en suis sûr Pompon est toujours là, aussi, gare à votre déjeuner.

Les histoires de chasse donnaient lieu aux exploits les plus fantastiques, sortie de je ne sais quel folklore, il y avait à Moux une chèvre, Janus, qui fut dressée à la chasse aux perdreaux, comme un chien d'arrêt, elle fixait les pauvres volatiles, et lorsqu'ils s'envolaient, elle les attrapait au vol ! Cette chèvre, chérie par son propriétaire mourut bien un jour, sur sa tombe l'on écrivit cette épitaphe "Janus Crabus Mortus".

Il y eut un jour un évènement exceptionnel, deux compagnies de deux cent perdreaux chacune se sont croisées au-dessus du village, les chasseurs, prirent aussitôt leurs fusils et tirèrent, tirèrent, depuis Moux, il y eut une fumée et une odeur de poudre qui atteignit les villages voisins. Une fois la fumée dissipée, les chasseurs ramassèrent le butin, les quatre cent perdreaux -pas un n'en réchappa- furent déposés sur les tables du café Rigaud, empilés, toutes les tables étaient prises par ce butin digne de Nemrod, chasseur devant l'éternel.


Curiosités

Pompon était le surnom du Ponsinet Edouard, le nom du sculpteur qui signa la copie du squelette de Ligier-Richer sur la tombe d'Henri Bataille, c'était aussi le nom du crapaud de Bousquet... à l'Azagal.

LARA était le nom d'un seigneur de Moux au XII° Siècle, celui d'une Légende publiée par Prosper Mestre Huc ( Guillaume de LARA), LARRAsoni, c'est aussi le nom qui figure sur les trois autels votifs découverts vers 1840, non loin de Bevas, propriété de Prosper Mestre H